Jean Richen : 14 ans au cœur d’Atari France
Directeur Marketing Europe d’Atari Europe, Jean Richen est l’un des rares témoins directs de toutes les grandes époques d’Atari en France et en Europe : les années d’or Warner, le séisme Tramiel, le triomphe de l’Atari ST, et le crépuscule de la Jaguar. Il nous a livré ses souvenirs dans cet entretien exclusif accordé le 8 juin 2026.
Biographie
Diplômé de l’ESCP (promotion 1973-1976), Jean Richen travaille d’abord chez Philips comme chef produit avant de rejoindre P.E.C.F. Atari en octobre-novembre 1982, au poste de responsable de la promotion — sous la direction de Guy Millant (directeur général) et de Christian Paternot (directeur marketing).
Lorsque Jack Tramiel rachète Atari à Warner Communications en juillet 1984, la P.E.C.F. n’est pas juridiquement intégrée dans le deal. Après la vague de licenciements du début 1985, Jean Richen est l’un des quatre employés conservés et assure la direction générale par intérim pendant la transition chaotique qui précède l’arrivée d’Élie Kenan.
Sous Élie Kenan, le nouveau DG, il reste en poste et monte progressivement en responsabilité, prenant en charge le marketing Europe depuis Paris. Fin 1993 – début 1994, lors de la fermeture d’Atari France, il est le seul à accepter de rejoindre l’équipe en Angleterre. Il y occupe le poste de Directeur Marketing Europe au sein d’Atari UK, coordonnant les opérations commerciales sur le continent jusqu’en 1996.
Avec 14 ans chez Atari, Jean Richen est, selon ses propres mots, « celui qui a passé le plus de temps chez Atari France. »
De Philips à Atari
Atarinside.com : Comment êtes-vous arrivé chez Atari en 1982 ?
Je travaillais chez Philips comme chef produit. L’informatique grand public n’en était qu’à ses balbutiements — Philips avait bien sorti une console, la N20, une sorte de Pong en 1977, mais ça n’avait eu que très peu de succès. En 1982, j’ai vu une annonce dans le bulletin des anciens élèves de mon école, et j’y ai répondu sans vraiment savoir dans quoi je m’engageais. Quand je les ai rencontrés, je ne me rendais pas compte du tout de ce que c’était. J’avais postulé pour un poste de responsable de la promotion. Je me suis bien entendu avec le directeur marketing, Christian Paternot, et j’ai commencé chez eux en octobre 1982.
Atarinside.com : Quelles ont été vos premières impressions ?
Ce fut un vrai choc. En sortant de chez Philips — une société très structurée, qui commençait à réduire ses effectifs et ses budgets et où on était beaucoup bridés — j’ai découvert une liberté totale. Les budgets coulaient à flots. Je me rappelle qu’on avait organisé une exposition au Centre Pompidou. Le musée demandait une participation d’un million de francs. C’était hors budget, évidemment. Le directeur général, Guy Millant, a téléphoné aux États-Unis. Le lendemain, on avait l’accord. On pouvait y aller.
J’ai également organisé le premier Championnat de France des jeux vidéo. Le principe : dans chaque région, on s’associait avec un journal de la presse quotidienne régionale pour tenir des éliminatoires dans les salons ou foires locales auxquels ces journaux participaient. Il fallait amener tout notre matériel, le personnel. Quatorze titres de presse ont participé dans toute la France. La finale s’est tenue à Paris, à la Salle Wagram, et a été retransmise par TF1 en plein mercredi après-midi. C’était une opération vraiment très amusante et enrichissante.
Atarinside.com : Comment décririez-vous l’ambiance de cette période ?
On avait l’impression d’être géniaux — alors que c’était le produit qui était génial, et qui correspondait exactement à ce qu’attendait le marché. Il faut prendre un peu de recul : c’était le sommet de la première vie d’Atari. 1982, 1983 — extraordinaires. 1984 — pas mal. Et 1985, ça s’est cassé la figure dans toute la largeur. En six mois, c’était balayé.
La chute de Warner et l’arrivée de Tramiel
Atarinside.com : Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?
Je crois que c’est en 1983 qu’Atari a réalisé 250 millions de dollars de bénéfices. L’année suivante, ils ont fait autant de pertes. Warner voulait vendre, a cherché espérément quelqu’un, et a finalement trouvé Jack Tramiel. Il a racheté la société pour environ 70 millions de dollars — on n’est d’ailleurs pas certains qu’il ait tout payé. Mais Warner avait un tel problème qu’ils avaient besoin de s’en débarrasser le plus vite possible.
ndlr : Rachat d’Atari à la Warner en Juillet 1984.
Ce qui s’était passé, c’est que personne n’avait compris ce nouveau marché. Il y avait eu un gros problème comptable : tous les jeux vidéo avaient été provisionés au prix de leur vente publique. Et personne ne s’était aperçu qu’un jeu vidéo, ça a une valeur pendant trois mois, et qu’après le prix s’effondre. Le jour où on s’en est aperçus, les comptes de la société s’en sont trouvés considérablement amoindris. C’est à partir de là que les problèmes ont commencé. Auxquels se sont ajoutés, parait il, des abus de biens sociaux.
Tramiel avait dans ses cartons un processeur 16/32 bits, qu’il a sorti un an plus tard sous la forme de l’Atari ST. Avec Atari il achetait une notoriété mondiale qui lui a facilité énormément le lancement de ses produits.
Atarinside.com : Comment avez-vous vécu l’arrivée de Tramiel en 1984 ?
Il faut comprendre que la filiale française était un cas particulier. Elle avait été montée sous une coquille juridique appartenant à Warner, la P.E.C.F. (Production et Edition Cinématographique Française) — et n’était donc pas intégrée à la société Atari que Tramiel venait de racheter. L’histoire dit qu’il a signé l’accord le dimanche soir, pris un avion, et qu’il était à Sunnyvale le lundi matin pour commencer le « ménage ». Il a passé un accord avec Warner : c’était Warner qui payait les licenciements pendant un mois. Donc il a fait le tour de toutes les filiales en un mois pour licencier le maximum de gens — sauf la France, pour cette raison juridique. On s’est retrouvés vraiment perplexes, à ne pas comprendre pourquoi on était épargnés.
Le Noël 1984 : la non-livraison
A Noël 1984, on avait des commandes jusqu’au plafond. On n’a pas été livrés d’une seule machine. Ça a été une catastrophe. Je pense que Tramiel a raisonné ainsi : si je fournis Atari France, ils font du chiffre d’affaires, ils ont de la valeur. S’ils n’ont plus rien, ils ne valent plus rien.
La transition chaotique : quatre personnes et deux dirigeants
Ils ont ensuite licencié tout le monde en France — sauf quatre personnes, dont moi. J’étais le plus ancien dans le grade le plus élevé. J’ai donc assuré la direction générale pendant cette période de transition. Là on a senti qu’ils ne savaient pas trop ou ils allaient, ce n’était pas très organisé, certes plein d’enthousiasme et d’énergie mais un peu brouillon : Tramiel avait confié à son fils le soin d’organiser la filiale en France. Pendant 3 ou 4 mois le fils Tramiel (ndlr : Sam Tramiel) venait tous les quinze jours pour organiser la nouvelle structure, baptisée Atari France. Un jour, il m’annonce qu’ils ont trouvé un directeur général. Quinze jours plus tard, il revient m’annoncer qu’ils ont également recruté un PDG. On était quatre personnes, et ils venaient d’embaucher deux dirigeants de très haut niveau, un Directeur Général et un PDG.
En réalité, les deux démarches s’étaient faites en parallèle sans coordination. D’un côté, le fils Sam cherchait un dirigeant. De l’autre, le père Jack — l’un des fondateurs de Commodore — avait repris contact avec un ancien distributeur Commodore en France (Élie Kenan) avec qui il s’entendait très bien. Et celui-ci, qui venait de sortir d’un procès avec Commodore, lui avait dit : « Ça tombe bien, je cherchais justement quelque chose à faire. » (ndlr : janvier 1986)
Résultat : deux dirigeants de très haut niveau pour une structure qui n’existait quasiment pas. Ça n’a évidemment pas duré. Le PDG a pris le dessus — les Américains ont géré la situation, pas toujours de la façon la plus élégante. Et c’est alors qu’est arrivé Élie Kenan.
Société PROCEP — Tilt N°32 juin 1985 p. 66 et 67
L’ère Élie Kenan
Atarinside.com : Qui était Élie Kenan ?
Quelqu’un d’intelligent et d’exceptionnel. Il était justement cet ancien distributeur Commodore en France, et il est arrivé avec toute son équipe. J’aurais pu penser que ma place n’était plus là. Mais on s’est bien entendus, et finalement je suis resté — tellement que le jour où il est parti, j’étais encore là.
L’équipe de la première génération, avec Guy Millant, le directeur commercial Antoine Gallozzi — mon patron direct Christian Paternot aussi — c’était des gens absolument fabuleux. Une ambiance vraiment agréable, dans des conditions de travail enthousiasmantes. Je garde un excellent souvenir de toutes ces personnes.

Tilt N°51 – février 1988 – Interview d’Élie Kenan





Joystick N°4 – avril 1990 – Interview d’Élie Kenan
Le marketing sous Tramiel : « aide-toi, le ciel t’aidera »
Atarinside.com : Avec l’arrivée de Tramiel, les budgets marketing ont dû changer radicalement.
Oh oui ! Du jour au lendemain, il n’y avait plus rien. Tramiel ne croyait pas du tout à la publicité. Il pensait que le produit devait s’imposer par lui-même, que c’était l’innovation qui attirait les clients. Kenan, lui, comprenait l’importance du marketing et de la communication. Il y a eu des frictions entre eux là-dessus. On a maintenu une activité, mais essentiellement axée sur les relations presse, une quantité énorme de relations publiques, très peu de publicité payante. C’était un peu « aide-toi, le ciel t’aidera ».
La conférence de presse à la Villette : les cartons et le « One »
La grande action de cette période de restructuration, c’est la conférence de presse que Tramiel a tenue à la Grande Halle de la Villette — qui était alors en travaux, porte de Pantin. En arrivant, on se demandait vraiment où on avait atterri. Mais en descendant au sous-sol, c’était magnifique et fini. Ce qui donnait un peu le sentiment qu’on était en chantier nous aussi — ce qui était un peu le cas.
La salle était pleine, 250 personnes. Les journalistes de la presse informatique étaient assez remontés contre Atari — pour diverses raisons, dont les problèmes de distribution de l’année précédente. Pour montrer qu’on avait du stock alors qu’en réalité nous en avions très peu, et parce que tout le monde nous disait “Mais vous n’avez pas de machines ! Vous n’avez pas de produits etc…”, on avait fait venir des cartons qu’on avait empilés derrière un rideau. Les cartons étaient pleins, bien sûr — avec les journalistes de la presse informatique, ils sont malins, on ne prend pas de risques.
Tramiel a pris la parole. La première question, posée par un journaliste — je crois que c’était Hebdogiciel — s’est adressée directement à lui : « Monsieur Tramiel, c’est très bien tout ce que vous dites, c’est merveilleux, splendide etc…mais combien d’ordinateurs devrez-vous vendre pour être bénéficiaire ? » Silence dans la salle. Tramiel — un homme d’environ 1,50 m qui dégageait une énergie absolument extraordinaire avec heu…c’était un caractère disons, alors il laisse le silence s’installer, il s’approche du micro et dit simplement :
« One. »
Et il éclate de rire. Toute la salle éclate de rire avec lui. Il avait vraiment le don de la communication.
ndlr : ci-dessus l’anecdote du “One” racontée par Jean Richen.
ndlr : Il s’agit de la conférence de presse du vendredi 21 mars 1986, lors des « Journées Atari du Logiciel » (Grande Halle de la Villette, 22 et 23 mars 1986 pour l’ouverture au public).
Cette conférence de presse sera suivie d’un article le mois suivant dans Hebdogiciel n°128 (avec photo légendée « De gauche à droite : Denis Friedmann, Élie Kenan, Jack Tramiel, Sig Hartmann») :




L’Atari ST face à la concurrence
Atarinside.com : En tant que directeur marketing pour l’Europe, quels étaient vos principaux concurrents ?
Il y avait deux marchés complètement différents. Sur le marché professionnel, nos concurrents étaient tous les grands constructeurs de PC : IBM, Digital, HP. Sur le grand public, le PC n’existait pas vraiment encore. Et sur le jeu vidéo, il y avait eu un creux entre 1984 et 1987-1988, avant le retour en force de Nintendo et Sega, puis l’arrivée de Sony.
Le concurrent qui nous a le plus gênés entre 1985 et 1990, c’était Amstrad. Entre ces deux dates, ils étaient numéro un sur le marché des PC domestiques. Quand ils ont disparu, on est passés numéros un à notre tour.
Je me rappelle encore d’une une de 01 Informatique, entre 1990 et 1992, qui titrait « Atari, leader européen sur le marché de la micro-informatique » — parce qu’on était les constructeurs qui vendaient le plus d’ordinateurs en Europe. Mais l’arbre cachait la forêt : une très grande partie de nos ventes était destinée à un usage de console de jeu. Ce qui gonflait les chiffres, mais ne reflétait pas une vraie domination sur le marché professionnel.
Le MIDI et Jean-Michel Jarre : une stratégie… par accident
Atarinside.com : L’Atari ST a trouvé un positionnement très fort dans la musique assistée par ordinateur. C’était une stratégie délibérée ?
Pour être tout à fait honnête, non. Il faut séparer les concepteurs américains et nous, la distribution en Europe. Ce que j’avais entendu dire, c’est qu’un des ingénieurs américains — qui était musicien — avait un jour suggéré : « C’est bête, pourquoi on ne mettrait pas des prises MIDI sur le ST ? » Les dirigeants américains ont dit «oui, c’est une bonne idée, on les met ». Sans qu’il y ait eu, à mon avis, de stratégie clairement énoncée derrière. Et ça a pris. Nous, franchement, on a récupéré le bébé et on l’a bien exploité — mais ça nous a surpris.
Il faut dire aussi qu’il y a beaucoup d’informaticiens qui sont musiciens. Notre directeur technique à partir de 1985 en était un (ndlr Eric Cabedoce – crédité au générique). Et c’est comme ça qu’on a noué le contact avec les équipes de Jean-Michel Jarre, et qu’on a fourni le matériel qui a servi à son concert à La Défense le 14 juillet 1990. Une belle opération. On ne dépensait quasiment pas un rond en publicité — c’était de la relation publique pure.
ndlr : Concert de Jean-Michel Jarre — Paris La Défense — Plusieurs Atari Mega ST visibles avec leurs écrans devant les claviers: 7:16 / 11:17 / 18:53 / 19:41 /21:42 / 22:55 / 27:06 / 31:06 /…
Les actions marketing : les Allumés de la Télé et le flop du Portfolio
Atarinside.com : Vous avez tout de même fait quelques campagnes publicitaires.
Oui, vers la fin des années 1980. On avait des spots télévisés pour certains produits. Et on pensait avoir trouvé l’objet révolutionnaire avec l’Atari Portfolio — le plus petit ordinateur compatible PC du monde. Ça faisait une vingtaine de centimètres. On s’est dit que ça allait casser la baraque. On a investi dans une campagne, acheté des médias. Ça a été un flop retentissant. Et ça n’a pas plu du tout à Tramiel, qui n’avait jamais cru en la publicité. Il y a eu des mots avec Kenan sur ce sujet.
Nos meilleures actions, c’était autre chose. Les Allumés de la Télé, par exemple — une exposition à la Grande Halle de la Villette où une douzaine d’artistes graphistes, souvent issus du street art, étaient invités à créer des œuvres sur ordinateur avec nos outils. C’était à la fin des années 1980, début des années 1990. Aucun budget publicitaire — mais de la présence, de la visibilité, du bouche-à-oreille.
ndlr : Exposition « Les Allumés de la Télé », Grande Halle de la Villette, janvier 1987, organisée par Michel Royer et Charlotte de Sainte-Affrique. Les sources d’époque recensent une quarantaine d’artistes. Jean Richen confirme qu’Atari France fournissait les machines aux artistes — information absente des sources publiées.
![]() L’affiche de “Les allumés de la télé” (source instagram) |
Hebdogiciel et la presse spécialisée
Atarinside.com : La relation avec Hebdogiciel était particulière.
Compliquée, oui, et à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’Hebdogiciel avait été monté par des commerçants, des distributeurs. Ils avaient vécu la transition entre la P.E.C.F. et Atari France, et avaient subi les conséquences des problèmes de distribution de 1984. La distribution nous en avait beaucoup voulu, et on sentait ce ressentiment. Puis il y a eu cette une — « Atari nous a tous pris pour des cons » — je me rappelle du directeur commercial qui a failli s’étouffer.
Atarinside.com : Il y a eu une réaction en interne ?
Évidemment. Mais le problème d’Hebdogiciel, c’est qu’on ne les considérait pas vraiment comme de vrais journalistes. La relation était délicate, pas tout à fait sur le même plan qu’avec la presse classique. Avec Tilt en revanche — qui faisait partie du groupe Science et Vie Micro — on avait d’excellentes relations. Des vrais journalistes. Idem avec Joystick. On s’entendait très bien avec la presse spécialisée « indépendante ».
L’Atari Expo (1992) : le chant du cygne
La dernière opération d’envergure que nous avons organisée, ce fut l’Atari Expo — un clin d’œil à l’Apple Expo — au CNIT à La Défense, début 1992 me semble t’il. Ce fut un grand succès : il y avait tellement de monde que les services de sécurité du CNIT ont été débordés, plusieurs dizaines de milliers de personnes. Mais c’était un peu le chant du cygne d’Atari France, puisque la filiale a fermé peu de temps après.
La fermeture d’Atari France et le départ en Angleterre
Atarinside.com : Fin 1993, début 1994, Atari France ferme ses portes. Comment l’avez-vous vécu ?
Ça a été une période difficile. Les Américains avaient décidé depuis un moment de concentrer tous leurs efforts sur la Jaguar et avaient arrêté de développer la gamme ST. En Europe, on se retrouvait sans nouveautés à proposer : le produit vieillissait, les concurrents progressaient, on était marginalisés. J’avais déjà la responsabilité du marketing Europe depuis une bonne année, en coordonnant les équipes depuis la France.
Quand ils ont décidé de fermer les filiales européennes, ils ont proposé à deux ou trois personnes en Europe de venir rejoindre l’équipe en Angleterre — il y avait en Allemagne la directrice administrative, le directeur financier en France, et moi-même. Il n’y en a qu’un qui a accepté : c’était moi.
J’ai donc dû solder toutes les affaires en France. Licencier les équipes — jamais agréable. Vendre les locaux à Gennevilliers — un beau bâtiment qu’Élie Kenan avait acheté, à côté de Saint-Denis. Puis je suis parti en Angleterre, où la cellule anglaise avait repris les opérations européennes. Au lieu d’avoir des équipes en filiales, il fallait désormais travailler avec des distributeurs indépendants dans chaque pays.
La Jaguar et la fin d’Atari
Atarinside.com : Comment expliquez-vous le pari de la Jaguar ?
En réalité, les Américains étaient frustrés depuis des années : l’Europe marchait beaucoup mieux que les États-Unis, et ça les empêchait de dormir. Un jour, ils ont eu l’idée de dire : « Atari, c’est une marque de jeux vidéo. On n’arrive pas à s’imposer sur le marché des micro ordinateurs : On va se relancer sur le jeu vidéo ! » Ce n’était pas une mauvaise idée en soi. Le seul problème, c’est que comme ils ne pouvaient pas faire deux choses à la fois, ils ont tout investi dans le développement de la Jaguar et des jeux — et ils ont carrément arrêté de développer la gamme ST. Petit à petit, en Europe, on s’est retrouvés avec plus rien à dire.
Atarinside.com : Et le lancement de la Jaguar ?
J’avais rencontré Tramiel au CES de Las Vegas. Il m’avait expliqué sa stratégie : introduire la société en bourse avec le lancement de la Jaguar pour lever du cash — parce que son problème, c’était le cash. Mais Wall Street n’aimait pas les sociétés contrôlées par une seule personne. Un conseiller financier me l’avait expliqué clairement : « Tramiel veut garder le contrôle, et Wall Street n’aime pas les boîtes contrôlées par une seule personne, surtout si elles sont — disons — caractérielles. » À partir de là il n’a pas pu se rétablir, l’opération n’a pas pu se faire. La Jaguar a donc été lancée avec trois bouts de ficelle.
J’étais au lancement — dans l’immeuble Warner, qui avait prêté ses locaux pour l’occasion. C’était un petit lancement. On sentait bien qu’on n’avait pas tous les moyens. La machine était fabuleuse. Mais ils n’ont pas su convaincre suffisamment de développeurs : il n’y avait qu’une demi-douzaine de jeux au lancement. Largement insuffisant. Après, Tramiel s’est associé avec un fabricant de disques durs — et c’est à ce moment-là que je suis parti.
Les souvenirs
Atarinside.com : Si vous deviez retenir un souvenir de ces quatorze années ?
Ça en fait des souvenirs. La conférence de presse à la Villette avec le « One ! » de Tramiel, c’était bien. Mais le plus beau — si je dois en choisir un — c’est la finale du Championnat de France des jeux vidéo à la Salle Wagram ou juste à côté.
On avait pensé que, comme ça passait sur TF1 en plein mercredi après-midi, il y aurait une foule immense. En allant déjeuner juste en face, à l’Hippopotamus, on regardait l’entrée de la salle — et effectivement, il y avait un monde fou. On se disait « C’est super ! ». Ils se précipitaient, tout ça. Et en fait, ce n’était pas pour nous. Les gens venaient pour l’enregistrement d’une autre émission qui se tenait dans la salle de l’Empire (de mémoire). Notre salle à nous était quasi vide.
J’ai demandé à la réalisatrice : « Qu’est-ce qu’on fait pour le public ? ». Elle m’a dit : « Attendez, on commence l’émission, puis après vous laissez notre public rentrer. » Donc je vais voir mes équipes et je leur dis : « Vu le peu de monde qu’on a, ne vous inquiétez pas, laissez entrer tout le monde. » Et heureusement les gens étaient arrivés entre-temps. J’ai eu une sacrée sueur froide. Mais ça s’est très bien passé — et l’opération en elle-même était vraiment agréable, parce qu’on travaillait avec toute la presse régionale française, c’était vivant, humain, vraiment enrichissant.
Atarinside.com : Avez-vous conservé des souvenirs matériels de cette époque ?
Je n’ai presque plus rien. Il me reste deux choses seulement : une plaque commémorative du Championnat de France des jeux vidéo. Et une boîte en bois — style boîte à cigares — avec à l’intérieur tous les petits pins qu’on avait fait fabriquer pour chaque jeu de l’Atari Lynx. Ce sont mes deux reliques — avec les signatures de tous les directeurs de l’époque : Élie Kenan (DG), Daniel Hammaoui (Dir. Commercial), Jean Pierre Lachenal (DAF), Alan Debarge (Dir. Promo).
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Nous remercions très chaleureusement Jean Richen pour le temps qu’il nous a consacré, sa disponibilité et la générosité avec laquelle il nous a partagé ses souvenirs.
Interview réalisée le 8 juin 2026 — atarinside.com
Noms et titres cités dans l’interview
Personnel Atari
- Guy Millant — Directeur général de P.E.C.F. Atari (1981 – début 1985)
- Christian Paternot — Directeur marketing de P.E.C.F. Atari
- Antoine Gallozzi — Directeur commercial de P.E.C.F. Atari
- Jack Tramiel — Fondateur de Commodore, racheteur d’Atari Corp. (juillet 1984)
- Sam Tramiel — Fils de Jack Tramiel, chargé d’organiser la nouvelle filiale française (1985)
- Élie Kenan — PDG d’Atari France (janv. 1986 – 1991), ancien distributeur Commodore France (société PROCEP)
- Denis Friedmann — Atari France (présent à la conférence de presse du 21 mars 1986 — photo Hebdogiciel n°128)
- Sig Hartmann — Atari Corp. (présent à la conférence de presse du 21 mars 1986 — photo Hebdogiciel n°128)
- Eric Cabedoce — Directeur technique d’Atari France (avr. 1986 – 1992), musicien, cité au générique du concert JMJ La Défense
- Daniel Hammaoui — Directeur commercial, Atari France
- Jean Pierre Lachenal — DAF (Directeur Administratif et Financier), Atari France
- Alan Debarge — Directeur Promotion, Atari France
Personnalités extérieures
- Jean-Michel Jarre — Musicien ; son concert à La Défense (14 juillet 1990) a été équipé en matériel Atari ST par Eric Cabedoce
- Michel Royer — Co-organisateur de l’exposition « Les Allumés de la Télé » (Grande Halle de la Villette, jan. 1987)
- Charlotte de Sainte-Affrique — Co-organisatrice de l’exposition « Les Allumés de la Télé » (Grande Halle de la Villette, jan. 1987)
Archives et sites de référence
- centrepompidou.fr — Archives de l’exposition « Au temps de l’espace » (mai–sept. 1983)
- ataricompendium.com — Archives presse Atari
- atarimania.com — Archives presse et logiciels Atari
- abandonware.org — Archives logiciels et presse Atari
















